Un "exil en Sibérie" pour les Sibériens :
seront-ils jamais de retour?
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[Traduit par Elizabeth Morcel, Kreiz ar Mor Maine Coons]

Par Alex Kolesnikov, docteur en génétique moléculaire, Sibaris cattery, Russie.
(reproduit avec la permission de l'auteur)

Part I.

La discussion actuellement en cours partout à propos de l'avenir de la race sibérienne, y compris dans les pages de ce magazine ("Droug", note de l'auteur) a mis en exergue les importants antagonismes existant parmi les membres du club des amoureux du célèbre chat russe. Outre ces opinions opposées, il est encore plus dérangeant que de nombreux membres de ce club n'aient pas une vision claire de la manière dont la race a été développée. En quoi est-ce si important?

Les avions n'ont pas le droit aux arrêts d'urgence. De la même manière, l'évolution biologique ne permet pas les "arrêts de bus" pour atterrir et se reposer en toute impunité. Un arrêt de l'évolution a fréquemment pour résultat une régression immédiate et difficilement surmontable. Ceci est vrai pour l'évolution naturelle, et encore plus pour l'artificielle.

Le manque de compréhension de certains principes biologiques de base autres que ceux qui concernent la génétique des couleurs de fourrure peut jouer un mauvais tour à un éleveur. C'est particulièrement vrai dans le cas de races récentes, qui nécessitent un travail important pour fixer leur type. Pris dans ce dédale, de nombreux éleveurs et des juges félins ont noyé Internet et les media imprimés avec leurs opinions sur la race sibérienne, opinions qui manquent souvent de tout contenu félinotechnique, mais sont pleines d'émotions et de mises à l'index. L'énergie et l'obstination de ces personnes seraient mieux employée à d'autres fins, mieux orientée et plus pacifiques.

En fait, il est difficile de se défaire de l'idée que, dans le feu des émotions, aucune de ces personnes ne pense aux chats. Dans cet article, on laissera de côté toute la discussion afin de se concentrer sur le premier et plus important sujet de l'éleveur, les chats eux-mêmes.


Un chat sibérien d'aujourd'hui

Un Sibérien moderne

Au cours des dernières décennies, nous avons malheureusement très souvent entendu le mot "Livre Rouge"[1], "espèces en voie de disparition" etc. L'évolution naturelle sur la terre est de plus en plus souvent remplacée par l'évolution suscitée par l'homme. Et ce processus ne se renversera probablement pas, tout au moins dans le futur que nous anticipons. Un exemple complet de l'évolution anthropique nous est fourni par la domestication et l'expansion du chat. Une assez grande population de chats domestiques au phénotype commun, vivant dans des conditions d'environnement similaire, peut potentiellement donner naissance à une prétendue race "aborigène" ou "indigène". On peut supposer qu'il n'est pas difficile de créer une nouvelle race naturelle en partant de ce point. Une telle population contient vraisemblablement un matériel génétique riche, préservé durant des décennies et peut-être même des siècles, en partie par la sélection naturelle et en partie par la sélection humaine. Dans une communauté de chats, les différences de type entre les représentants sont suffisamment faibles pour permettre l'identification d'un "type" précis, identification nécessaire pour le développer, en reflétant ses traits les plus caractéristiques, en tentant d'extraire l'essence du célèbre E Pluribus Unum, créant ainsi non la race "de salon" travaillée mais, l'animal réel, "sauvage"...

Cependant, cela peut être bien plus complexe qu'il n'y paraît au premier coup d'œil. En réalité, les similarités de phénotype (ou "type") existant dans les populations naturelles de chats ne reflètent pas nécessairement un haut niveau d'identité entre les génotypes de ces mêmes chats. La prévalence de certains phénotypes qui se reproduisent de manière stable dans une population de chats ne signifie pas nécessairement que, suite à une sélection artificielle active à l'intérieur d'une partie de cette population, cette stabilité sera préservée et ensuite facilement détournée afin d'obtenir les modifications souhaitées.


Un chat sibérien d'aujourd'hui

Un Sibérien moderne

La base de la race naturelle est définie par la majorité des félinologues comme le produit de la sélection spontanée dans une population synanthropique isolée ayant un phénotype commun. Le génotype n'est stabilisé que dans les populations de chats qui sont assez importantes et relativement isolées pour de longues périodes (de nombreuses décennies, ou mieux des siècles). Seule une population de ce type peut être transformée en race naturelle sans difficulté indue.

Le rôle de la sélection artificielle antérieure à la formation de la race naturelle peut être négligeable (NFO, MCO) comme significatif (KOR). Ces derniers étaient considérés comme des chats porte-bonheur, et même presque comme des animaux sacrés dans leur pays d'origine. La manière dont la population s'est stabilisée importe donc peu, seule une longue période de sélection dans le but de fixer un type permet d'atteindre l'homogénéité du génotype.

Encore que, du point de vue du généticien, n'importe quelle population de chats synanthropique est bien plus diverse, pour ne pas dire chaotique, que les espèces biologiques "normales". Cependant, une telle population obéit aux lois biologiques générales. La connaissance de ces lois ou modèles, au cours de la création et du développement de la race, peut permettre d'éviter de s'engager dans une mauvaise direction, qui risque finalement de mener un éleveur à l'impasse (sans même parler des chats de gouttière - A.K.[2])

La formation du génotype de la population (c'est-à-dire la somme et la répartition de tous les gènes de la population) dépend du domaine de la génétique appelé génétique des populations. La connaissance des bases de cette discipline serait très utile aux participants à la discussion sur les Sibériens et les Neva Masquerade, s'ils souhaitent vraiment comprendre certaines origines du problème.

Commençons par les premiers éléments. D'où vient le phénotype "Sibérien", qu'est-ce qu'un Sibérien aujourd'hui, et comment le voyons nous dans le futur?

Certains félinologues considèrent que c'est un chat archétype qui a été autrefois à l'origine des ancêtres de nombreux, sinon de tous les chats à poil mil-long et à poil long. Ces derniers ont été soumis à une sélection artificielle intensive. On peut noter que la fourrure des véritables chats à poil long, tels que les Persans, est plus que probablement le fruit d'une longue sélection artificielle. Il est difficile d'imaginer que la fourrure des Persans confèrerait des avantages aux chats sauvages ou semi-sauvages au cours de la sélection naturelle. Une fourrure mi-longue dense, sujette aux changements de saison, est bien différentes en termes d'avantage sélectif dans des conditions naturelles. Evidemment, même il y a deux siècles, la civilisation humaine était complètement différente de ce que nous connaissons actuellement, et le rôle des facteurs naturels dans l'évolution des animaux domestiques y était bien plus important. L'ancêtre communément reconnu du chat domestique est le chat sauvage africain, Felis lybica. Etant donné les différences entre les chats originaires du Moyen Orient et les chats à poil court classiques, qui sont les descendants directs des chats d'Egypte, et donc de Felis lybica et, dans une moindre mesure de Felis chaus (Chat de la jungle ou Chat des marais), on peut considérer que les chats à poil mi-long du Moyen Orient ont reçu une part significative de leur matériel génétique d'autres chats. Il est improbable que les caractéristiques telles que la structure et la longueur de la fourrure, un corps solidement bâti et d'autres éléments du phénotype aient évolué en plusieurs siècles chez les chats du Moyen Orient.


Felis silvestris

Felis silvestris - Chat sauvage européen

Un chat des bois sauvage, Felis silvestris, ou, pour être précis, ses sous-espèces, est l'apporteur le plus probable. Incidemment, il faut noter que les zoologistes dénombrent plus de 20 sous-espèces de Felis silvestris. La plus connue est le Chat sauvage européen, dont le rôle dans l'évolution des chats domestiques en Europe est généralement nié. Cependant, l'habitat du Chat sauvage ne se limite pas à l'Europe mais inclut le Moyen-Orient, la Turquie, le Caucase et même en partie certaines régions plus à l'est, comme l'Iran. Certaines sous-espèces divergentes de Felis silvestris vivent aussi en Inde et au Tibet.


Felis lybica

Felis lybica - Chat sauvage d'Afrique

L'aire d'habitat des sous-espèces du Moyen Orient chevauche aussi celle de Felis chaus et de Felis lybica. C'est dans cette région qu'est situé le plus important foyer d'anciens chats à poil long et à poil mi-long (Angora Turc et Turc du Lac de Van en Turquie, chats à poil long en Iran).


Felis silvestris caucasica

Felis silvestris caucasica

La sous-espèce du chat des bois sauvage du Moyen Orient est nommée Felis silvestris causasica. Sa fourrure est dense et possède un sous-poil bien développé en hiver. Et ce n'est pas surprenant. Les hivers rudes ne sont pas rares dans les montagnes du Caucase Mineur, tout comme dans les hauteurs de Turquie et d'Iran. La plupart de ces territoires est située au-dessus de 1500 mètres, et au cours des nuits d'hiver la température peut descendre à -30°. D'autre part, l'été est très chaud et sec.


Felis Silvestris Caucasica

Felis Silvestris Caucasica - photo prise en Arménie par des félinologues russes


C'est la raison pour laquelle Felis silvestris caucasica possède une fourrure mi-longue, avec un sous-poil dense qu'il perd à la saison chaude. Comme nous le voyons sur l'image, Felis caucasica est caractérisé par un corps cylindrique musclé, une tête ronde au museau carré, et un stop visible mais non accentué du front, assez incliné, au nez, des pattes très courtes et massives, et une queue relativement courte. En d'autres termes il rappelle très fortement..., mais oui, la race Sibérienne. Est-ce une coļncidence accidentelle?

Il est plus que probable que non. Une histoire drôle de l'ère soviétique vient à l'esprit, celle qui parle du maraudeur, qui dérobait des composants de l'usine d'armement, usine qui produisait aussi des bicyclettes et d'autres matériels civils… Il prenait sans discernement, au hasard, dans l'espoir d'assembler des objets pour son usage domestique, mais à chaque fois qu'il essayait de fabriquer quelque chose, il obtenait des Kalachnikovs… En effet, cette simple histoire drôle est une excellente illustration des postulats génétiques de base et aussi de points du sujet en discussion.

On ne sait pas exactement comment les gènes déterminant le poil long sont apparus dans la population des chats de maison. Il n'est cependant pas particulièrement important que des chats à poil mi-long sauvages aient été domestiqués ou que des chats émigrés de l'un des centres majeurs de domestication en Egypte et en Asie Mineure vers l'Est aient acquis le matériel génétique approprié en se croisant avec des chats sauvages sur leur route. L'important est qu'en résultat le Sibérien a un prototype phénotypique clairement identifiable, et il est plus que probable qu'il est la sous-espèce orientale du Chat des bois européen dont l'habitat est le Caucase et de l'Asie Mineure.


Chat sauvage européen

Chat sauvage européen

Bien que la fourrure du Chat des bois européen ne puisse pas vraiment être qualifiée de "courte", il est difficile de la comparer avec la fourrure dense et dure de Felis silvestris caucasica. Il est intéressant de constater que l'adaptabilité des chats sauvages est si importante que dans les régions montagneuses d'Europe, les Alpes et les Pyrénées, la fourrure des chats sauvages des bois est plus longue que celle du chat sauvage européen "classique" (voir photo).

On peut imaginer la façon dont le phénotype des chats à poil mi-long s'est répandu à partir de la région Caucase-Asie Mineure vers l'est et s'est recréé chez des animaux sinanthropiques. Contrairement à l'Europe médiévale, l'Asie Mineure et du Caucase du 7è au 14è siècle étaient florissants. Le chat dans les pays musulmans est un animal apprécié, sinon sacré. C'est pourquoi on peut affirmer que les chats de Perse et du monde arabe, et plus tard de Turquie, se sont répandus vers l'Est et le Nord-Est grâce aux marchands. Ils ressemblaient probablement aux chats à poil-mi longs actuels de Russie. Une preuve supplémentaire de la validité de cette théorie est l'existence du chat de Boukhara, maintenant pratiquement oublié en Russie, qui ressemble énormément aux chats sauvages de Sibérie et du Caucase actuels. Migrant de cette façon, avec la population et les marchands musulmans vers le nord-est, le chat archétype des chats à poil mi-long a d'abord atteint les régions d'Asie Centrale et du Kazakhstan, et de là la Volga et la Sibérie du sud. Ensuite, les chats à poil mi-long se sont répandus en Sibérie et en Russie d'Europe. Il est hautement probable qu'après la libération de la Russie du joug tatar, l'afflux de chats de l'Europe vers la Russie ait augmenté. Mais cela ne s'est pas produit avant les 15è et 16è siècles...

Ainsi, les caractéristiques du Chat des bois du Caucase, qui lui ont permis de survivre dans un climat continental, avec de rudes hivers dans les forêts d'altitude, ont joué un grand rôle dans le standard moderne du Sibérien. C'est pourquoi la préservation de ces caractéristiques, l'accentuation et l'unification de ces traits dans la race Sibérienne serait la voie la plus avisée pour le développement de la race.

Actuellement, Felis silvestris caucasica est une espèce en danger figurant au Livre Rouge de la Fédération Russe. Il fait aussi l'objet d'une loi de protection en Arménie. Ce fait, sans relation directe avec le sujet discuté, me permet de nous ramener au problème du comportement d'une population dans le processus d'évolution naturel comme dans le processus de début et de développement de la race. Quand une espèce est-elle considérée en danger? Cela se produit lorsque la population diminue jusqu'à n'être plus que de quelques milliers d'animaux. A ce point, le destin de la population tombe sous l'influence de circonstances qui peuvent brusquement changer la sélection naturelle. En génétique des populations, ces processus sont nommés "dérive génétique" et "goulot d'étranglement".


Modern Siberian Cats

Modern Siberian Cats

Ces processus peuvent provoquer le remplacement du génotype caractéristique de la population par un autre, totalement différent, qui était présent en très petite proportion dans la population initiale. Dans le cadre d'une sélection artificielle à l'intérieur d'une petite population avec un génotype inconnu, il est très difficile de prévoir le résultat de la sélection, et par conséquent difficile de réussir à modifier le génotype de manière stable, en fonction de ce que l'on souhaite obtenir. En d'autres termes, plus la diversité génétique est élevée dans une petite population sélectionnée, plus faible est la chance de réussir le "guidage" vers le génotype désiré.

Cela signifie qu'au cours de la sélection, en vue par exemple de l'obtention d'une couleur de fourrure, certains changements non désirés peuvent se produire dans le génotype. Ils peuvent affecter la longueur des pattes, la forme de la tête, fixer une maladie héréditaire ou produire une prédisposition pour celle-ci, etc. Et les risques de tels effets non désirés augmentent avec la diminution de la population et avec chaque génération née dans cette population séparée du patrimoine génétique d'origine.

Après tout, voyons combien de Sibériens de bonne qualité participent actuellement à la sélection en Russie et dans les pays de l'ex-URSS? Des calculs approximatifs effectués grâce à Internet montrent que le nombre de ces animaux n'excède pas 1 500 à 2 000. En outre, si on considère qu'un grand nombre d'entre eux n'a même pas la possibilité théorique de s'accoupler avec les autres, et que de nombreuses sous-populations de Sibériens sont très consanguines, la situation paraît encore plus préoccupante. Bien que les Sibériens ne soient pas directement menacés d'extinction, la qualité des croisements effectués dans leur population a atteint, du point de vue de la préservation du patrimoine génétique et de l'amélioration de la race, le niveau caractéristique de la situation la plus dangereuse décrite dans le Livre Rouge.

Fin de la première partie.

Nous avons ici exposé le passé et le présent des Sibériens et discuté les problèmes généraux rencontrés dans le développement des races naturelles, en partant des populations "sauvages".

Dans la seconde partie, nous porterons notre attention sur la situation des Neva Masquerade, de leur parenté avec la race sibérienne, leur origine, etc. en nous appuyant sur les sujets abordés dans la première partie.

© 2003 A. Kolesnikov, Moscou, Russie (Traduction d'un article paru originellement dans un magazine félin russe, "Droug", en janvier 2003. L'article d'origine présentait des illustrations partiellement différentes).


[1] Le Livre Rouge est un ouvrage qui recense les espèces animales menacées. Il a été conçu à l'époque pour l'URSS. Note du traducteur.

[2] Jeu de mot sur "blind alley", impasse, et "alley cat", chat de gouttière. NdT.